Il fallait bien que cela arrive : les riches ont encore été démasqués. Ils se cachaient parmi nous, parfois sous les traits anodins d’un cadre fatigué, d’un artisan ayant trimé quarante ans, d’un couple prudent ayant remboursé sa maison avant l’âge des rhumatismes. Les voilà désormais fichés, comptés, pesés, classés, comme autrefois les coléoptères dans les vitrines des cabinets d’histoire naturelle. L’Observatoire des inégalités vient de publier son nouveau rapport sur les riches en France, et le verdict tombe avec la solennité d’un arrêt du Parlement de Paris : on serait riche, dans notre beau pays, à partir de 4 292 euros nets par mois pour une personne seule, 6 438 euros pour un couple, et 10 730 euros pour une famille avec deux enfants.
À ce tarif-là, le bourgeois ventru fumant son havane dans un fauteuil club a du souci à se faire : il est désormais concurrencé par l’ingénieur qui paye son crédit, le médecin croulant sous les charges, le commerçant qui travaille six jours sur sept, ou le couple de quinquagénaires dont les enfants viennent à peine de quitter le nid familial. La France adore ces grandes opérations de morale statistique. Elle a gardé de son vieux fonds révolutionnaire ce goût charmant pour la désignation des suspects. Jadis, on criait : « À bas les aristocrates ! » Aujourd’hui, avec davantage de graphiques et de notes de bas de page, on murmure : « Attention, hauts revenus. »
Le plus savoureux est que les riches ainsi définis seraient de moins en moins nombreux. Ils étaient 5,2 millions en 2010, ils ne seraient plus que 4,8 millions aujourd’hui. Leur part dans la population serait tombée à 7,5 %, après avoir approché 9 % en 2011. Voilà donc un étrange pays où l’on parle sans cesse d’enrichissement indécent, mais où le nombre de riches, selon les propres chiffres de ceux qui les observent d’un œil peu attendri, recule. La fortune, en France, a cette particularité délicieuse : elle scandalise davantage quand elle diminue.
Il faut évidemment regarder les choses avec un peu de sérieux. Les très grandes fortunes existent, elles se sont considérablement accrues, et nul esprit honnête ne saurait nier que la concentration patrimoniale pose de vraies questions. Mais l’amalgame permanent entre le rentier mondial, le patron du CAC, le propriétaire de plusieurs immeubles et le ménage aisé de province relève d’une paresse intellectuelle bien commode. Mettre dans le même sac l’héritier milliardaire et le cadre supérieur qui a mis trente ans à acheter une maison, c’est moins de la sociologie que de la vinaigrette idéologique.
Le rapport rappelle aussi que la richesse est souvent une affaire d’âge. Les plus aisés se trouvent majoritairement après 45 ans, avec un pic entre 50 et 65 ans. Quelle découverte ! On apprend ainsi qu’un homme ou une femme qui a travaillé longtemps, progressé dans son métier, élevé ses enfants, épargné sou à sou, finit parfois par disposer de plus de revenus et de patrimoine qu’un étudiant ou un jeune salarié. Voilà qui mériterait presque une médaille Fields. Dans l’ancienne France, on appelait cela le cours normal de la vie. Dans la France contemporaine, cela devient une anomalie à commenter.
Le patrimoine, lui, raconte une autre histoire. Le seuil de richesse patrimoniale est fixé autour de 820 000 euros par ménage, soit quatre fois le patrimoine médian. Là encore, la photographie mérite nuance. Dans certaines villes, un pavillon acheté il y a trente ans, devenu cher par la grâce de l’immobilier et de la rareté foncière, transforme son propriétaire en nanti statistique, sans nécessairement lui offrir des revenus de prince. Il possède un bien ; il ne roule pas forcément sur l’or. Il est riche sur le papier, mais compte parfois ses dépenses au marché.
Le vrai sujet français n’est pas tant l’existence des riches que la difficulté croissante à le devenir par le travail. Une société vivante devrait vouloir davantage de gens aisés, non par privilège, rente ou connivence, mais par effort, entreprise, mérite et transmission. Or nous avons bâti une mécanique singulière : nous taxons lourdement ceux qui réussissent, nous regardons de travers ceux qui épargnent, nous culpabilisons ceux qui transmettent, puis nous nous étonnons que l’ascenseur social soit en panne entre deux étages.
La France n’a pas besoin de moins de réussite. Elle a besoin de plus de mobilité, de plus de propriété, de plus d’entreprises familiales, de plus de classes moyennes capables de monter, d’acheter, d’investir, d’aider leurs enfants. Un pays qui passe son temps à compter ses riches comme on compte des nuisibles finit par décourager ceux qui voudraient simplement vivre mieux. Et c’est peut-être là le paradoxe le plus français : nous détestons les riches, mais nous rêvons tous, en silence, de ne plus être pauvres.

