Assurance mondiale : pourquoi la fragmentation géopolitique redonne une valeur stratégique aux assureurs

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Selon l’Allianz Global Insurance Report 2026, le marché mondial de l’assurance a encore progressé de 7,1 % en 2025. Derrière les chiffres, une mutation plus profonde se dessine : dans un monde moins prévisible, l’assurance redevient un pilier de la confiance économique.

On aurait pu croire que le secteur mondial de l’assurance, après l’envolée des primes observée en 2024, entrerait dans une phase de digestion. Il n’en est rien. Le dernier Allianz Global Insurance Report 2026 montre au contraire un marché toujours remarquablement dynamique, même si la croissance revient vers un rythme plus soutenable. En 2025, le portefeuille mondial de primes a progressé de 7,1 %, pour atteindre 6 900 milliards d’euros. Cela représente 456 milliards d’euros supplémentaires en une seule année. Le chiffre est considérable. Il rappelle que l’assurance, souvent perçue comme un secteur mûr, presque administratif, demeure l’un des grands baromètres de l’économie réelle.

Le ralentissement par rapport à 2024, année exceptionnelle avec une croissance de 9,4 %, ne doit donc pas être mal interprété. La tendance de fond reste supérieure à la moyenne de longue période. Sur dix ans, le taux de croissance annuel composé du secteur s’établit à 5,6 %. En 2025, l’assurance mondiale a fait mieux. C’est un signal important pour les investisseurs : la demande de protection ne relève pas d’un simple cycle tarifaire. Elle s’inscrit dans une recomposition plus profonde des risques privés, industriels, sanitaires, climatiques et géopolitiques.

Le rapport d’Allianz distingue trois grands blocs. L’assurance vie reste le premier segment du marché, avec 2 861 milliards d’euros de primes. Elle devance l’assurance dommages, à 2 320 milliards d’euros, et l’assurance santé, à 1 688 milliards d’euros. Cette photographie dit beaucoup de l’état du monde. Les ménages cherchent à sécuriser leur épargne et leur retraite. Les entreprises réévaluent leurs risques opérationnels. Les États-providence, eux, montrent partout leurs limites, notamment dans la santé et la dépendance.

L’assurance dommages illustre la fin d’une séquence particulière. Après plusieurs années de hausse tarifaire, nourrie par l’inflation des coûts de réparation, les catastrophes naturelles, la revalorisation des actifs assurés et la remontée générale des prix, le marché entre dans une phase de normalisation. Les primes mondiales n’ont progressé « que » de 3,8 % en 2025, contre 8,5 % l’année précédente. C’est beaucoup moins spectaculaire, mais pas nécessairement préoccupant. Le cycle de durcissement tarifaire arrive à maturité, tandis que l’inflation des sinistres semble commencer à se stabiliser.

L’Amérique du Nord reste le cœur de ce marché, avec 52 % des primes mondiales en assurance dommages. Mais la croissance y a nettement ralenti, passant de 9,7 % à 2,2 %. L’Europe occidentale, souvent décrite comme un continent de faible croissance, a mieux résisté avec une progression de 5,3 %. L’Asie, de son côté, a affiché une croissance plus modérée, à 4 %. Pour un investisseur, cette dispersion régionale rappelle que l’assurance n’est pas un marché uniforme : elle dépend à la fois des cycles économiques, de la réglementation, de l’inflation, de la sinistralité et du degré de maturité des économies.

L’assurance vie, elle, reste robuste. Les primes mondiales ont progressé de 6,9 % en 2025, après 11,3 % en 2024. Là encore, le ralentissement est logique. En Amérique du Nord, l’essor des rentes, porté par la remontée des taux d’intérêt, a commencé à s’essouffler. Lorsque les ménages américains ont pu verrouiller des rendements plus élevés après des années de taux quasi nuls, la demande a été très forte. Mais ce mouvement ne pouvait pas se prolonger indéfiniment au même rythme.

Le relais se trouve désormais en Asie. Les primes d’assurance vie y ont progressé de 9,9 % en 2025, avec une hausse de 11,4 % pour la Chine seule. Cette dynamique s’explique par trois facteurs puissants : le vieillissement démographique, des taux d’épargne encore élevés et des systèmes publics de retraite souvent moins protecteurs qu’en Europe. L’Asie reste ainsi le premier marché mondial de l’assurance vie. Il faut y voir moins un phénomène conjoncturel qu’une réponse économique à une transformation démographique massive. Dans des sociétés où la famille traditionnelle joue un rôle moins central qu’hier et où les systèmes publics ne peuvent absorber seuls le choc du vieillissement, la prévoyance privée devient une nécessité.

Mais le segment le plus stratégique est peut-être désormais l’assurance santé. Les primes mondiales y ont progressé de 12,3 % en 2025, soit la plus forte expansion depuis 2014. C’est ici que se lit le plus clairement la tension entre demande sociale et capacité budgétaire des États. Le vieillissement de la population, l’augmentation des coûts médicaux, la sophistication des traitements et la pression sur les systèmes publics alimentent une croissance structurelle. En Amérique du Nord, la progression a atteint 14,9 %, les États-Unis représentant désormais plus de 70 % des primes mondiales d’assurance santé.

Ce chiffre américain est vertigineux, mais il doit être interprété avec prudence. Il reflète autant la puissance du marché que le coût très élevé du système de santé aux États-Unis. En Europe, la croissance est plus modérée, car les systèmes publics jouent encore un rôle majeur. En Asie, en revanche, le potentiel demeure considérable. Allianz souligne que le taux de pénétration de l’assurance santé y reste inférieur à 1 % sur presque tous les marchés. C’est l’un des grands réservoirs de croissance du secteur pour les années à venir.

Pour la France, le rapport offre une lecture contrastée mais favorable. Le marché français de l’assurance a progressé de 8,1 % en 2025, pour atteindre 338 milliards d’euros de chiffre d’affaires. La croissance de l’assurance IARD s’est établie à 7 %, en partie grâce à des hausses substantielles de primes. Mais le fait marquant vient surtout de l’assurance vie, en hausse de 9,8 %, très au-dessus de sa moyenne 2015-2025, qui n’était que de 3,7 %. La santé, de son côté, a progressé de 3,5 %, soit un rythme légèrement supérieur à sa moyenne décennale.

Cette reprise de l’assurance vie française mérite attention. Elle traduit le retour d’un environnement de taux plus favorable, après une longue période où les fonds en euros avaient perdu une partie de leur attrait. Elle signale aussi la persistance d’une préférence française pour les produits d’épargne réglementés, liquides ou semi-liquides, et perçus comme relativement protecteurs. Dans un pays où la mémoire patrimoniale reste marquée par l’inflation des années 1970, les crises financières et l’attachement à la transmission, l’assurance vie conserve une fonction très particulière : elle n’est pas seulement un placement, elle est un outil d’organisation familiale et patrimoniale.

Le point le plus intéressant du rapport Allianz se trouve toutefois ailleurs : dans la place accordée à la fragmentation géopolitique. Depuis la fin de la guerre froide, l’économie mondiale avait vécu sous l’idée dominante que l’ouverture, l’intégration des chaînes de valeur et la libre circulation du capital amélioreraient mécaniquement l’efficacité générale. Cette période n’a pas disparu d’un coup, mais elle est clairement en train de se refermer. Les tensions commerciales, la rivalité sino-américaine, la guerre en Ukraine, les incertitudes énergétiques, les politiques industrielles nationales et la montée des contraintes réglementaires redessinent le paysage.

Ludovic Subran, économiste en chef et directeur des investissements chez Allianz, le formule sans détour : « La fragmentation géopolitique remet en cause bon nombre des hypothèses qui ont façonné l’économie mondiale pendant des décennies. » Cette phrase est centrale. Elle signifie que l’économie n’est plus seulement gouvernée par la recherche du coût minimal. Le monde de la mondialisation heureuse, pour reprendre une expression désormais vieillie, cède la place à une économie de la résilience.

Il ajoute : « À mesure que le commerce, les flux de capitaux et la réglementation se fragmentent de plus en plus, la résilience remplace l’efficacité comme principe organisateur dominant. » Cette formule résume une bascule majeure. Pendant trente ans, les entreprises ont optimisé leurs chaînes de production pour réduire les coûts, parfois au prix d’une dépendance extrême à certains fournisseurs, certaines routes maritimes ou certains pays. Désormais, elles acceptent de payer plus cher pour sécuriser leurs approvisionnements, régionaliser certaines activités, diversifier leurs implantations et mieux couvrir leurs risques.

Cette mutation est coûteuse, mais elle est favorable au rôle économique de l’assurance. Car plus le monde devient incertain, plus le besoin de transfert de risque augmente. Risques politiques, cyberattaques, infrastructures critiques, sécurité énergétique, catastrophes naturelles, instabilité réglementaire, rupture de chaînes d’approvisionnement : tout cela crée de nouveaux marchés assurantiels. Mais cela impose aussi aux assureurs une sophistication plus grande. La diversification géographique traditionnelle ne suffit plus si les risques deviennent corrélés par la géopolitique, le climat ou les tensions systémiques.

C’est l’un des messages forts du rapport. Les assureurs devront intégrer plus directement l’analyse géopolitique dans la souscription, la tarification et l’allocation de capital. Autrement dit, l’assurance ne peut plus se contenter de regarder les statistiques du passé. Elle doit mieux comprendre les scénarios de rupture. C’est une transformation intellectuelle autant que financière. On passe d’un métier fondé sur l’expérience historique des sinistres à un métier qui doit incorporer de plus en plus de prospective, de données, d’analyse politique et de modélisation extrême.

Les perspectives à dix ans restent néanmoins solides. Allianz Research anticipe une croissance annuelle mondiale de 5,3 % du marché de l’assurance au cours de la prochaine décennie, légèrement supérieure à la production économique. En France, la croissance annuelle globale attendue est de 3,7 %, contre 2,9 % pour le PIB nominal. Ce différentiel est essentiel. Il signifie que l’assurance devrait continuer à gagner en poids relatif dans l’économie.

En volume, le marché mondial devrait ajouter 5 260 milliards d’euros de primes au cours des dix prochaines années. L’assurance vie représenterait 1 991 milliards d’euros de cette croissance, dont plus de la moitié générée en Asie élargie. L’assurance dommages ajouterait 1 505 milliards d’euros, avec une contribution majeure de l’Amérique du Nord. L’assurance santé, enfin, apporterait 1 764 milliards d’euros supplémentaires, principalement grâce au marché américain.

La carte mondiale de l’assurance continuera donc de se déplacer vers l’Est, mais lentement. L’Amérique du Nord devrait conserver environ 46 % du marché mondial jusqu’en 2036, ne perdant que 0,5 point de part de marché. La Chine et l’Inde, en revanche, devraient gagner ensemble près de 4 points. L’Europe occidentale poursuivra son recul relatif. Mais Allianz note une nuance intéressante : alors que le Vieux Continent a perdu 5,3 points de part de marché au cours de la décennie écoulée, il pourrait n’en perdre « que » 4 dans la prochaine. Ce n’est pas un retournement, mais c’est un ralentissement du déclassement relatif.

Pour les investisseurs, la conclusion est assez claire. L’assurance reste un secteur de croissance, mais ce n’est plus seulement un secteur défensif au sens classique du terme. Elle devient une infrastructure invisible du capitalisme fragmenté. Elle permet aux ménages de se protéger contre l’allongement de la vie et la hausse des coûts de santé. Elle permet aux entreprises d’investir malgré l’incertitude. Elle permet aux États, parfois, de transférer une partie des risques qu’ils ne peuvent plus absorber seuls.

Ludovic Subran le souligne : « C’est ni plus ni moins l’importance stratégique de l’assurance qui est en jeu : non seulement en tant que mécanisme de transfert des risques, mais aussi en tant que catalyseur essentiel de l’investissement, de l’innovation et de la confiance économique. » La formule pourrait sembler solennelle. Elle est pourtant assez juste. Sans assurance, pas de grands chantiers, pas de transport maritime moderne, pas de crédit immobilier de masse, pas d’industrie complexe, pas d’innovation médicale ou technologique à grande échelle.

Au fond, ce rapport rappelle une vieille vérité économique. L’assurance prospère lorsque les sociétés s’enrichissent, mais elle devient indispensable lorsqu’elles s’inquiètent. Or le monde de 2026 est précisément un monde riche, vieillissant, technologique, fragmenté et inquiet. Ce mélange est inconfortable pour les gouvernements et les entreprises. Il est exigeant pour les assureurs. Mais il constitue aussi, pour les mieux capitalisés et les mieux diversifiés d’entre eux, un puissant moteur de croissance de long terme.

La grande question n’est donc pas de savoir si l’assurance continuera de croître. Le rapport d’Allianz répond assez clairement par l’affirmative. La vraie question est de savoir quels acteurs seront capables d’assumer cette nouvelle fonction stratégique : tarifer des risques plus instables, préserver l’accessibilité des couvertures, absorber des chocs plus fréquents et accompagner une économie qui préfère désormais la résilience à l’optimisation pure.

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