L’inflation française repart à la hausse. Selon l’analyse de Sylvain Bersinger, économiste et fondateur du cabinet Bersingéco, rédigée après la publication de l’Insee du 29 mai 2026, les prix à la consommation progressent de 2,4 % sur un an en mai, après 2,2 % en avril. Le chiffre n’a rien de spectaculaire si on le compare aux grands emballements inflationnistes du passé, mais il confirme un changement de tendance. En février, l’inflation n’était encore que de 1 %. Trois mois plus tard, elle a plus que doublé.
Le moteur de cette hausse est clairement identifié : l’énergie. Le blocage du détroit d’Ormuz, dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient, a provoqué une remontée du prix du pétrole. Le Brent s’est installé autour de 100 dollars le baril. C’est suffisant pour peser sur les indices de prix, car le pétrole reste une matière première centrale dans l’économie mondiale. Il alimente les carburants, les transports, une partie des coûts industriels et, indirectement, la logistique de nombreux biens de consommation.
En mai, l’inflation énergétique atteint ainsi 16,8 %, après 14,3 % en avril. C’est là que se concentre l’essentiel de la tension. Pour les ménages, l’effet est immédiatement perceptible dans les dépenses contraintes, notamment les déplacements. Pour les entreprises, il se traduit par une hausse des coûts de transport et, selon les secteurs, par une pression sur les marges. L’énergie reste ce vieux nerf de l’économie moderne : lorsqu’elle se tend, toute la chaîne productive finit par le sentir.
Mais la note de Sylvain Bersinger souligne un point important : à ce stade, le choc pétrolier ne s’est pas diffusé au reste de l’économie. L’inflation alimentaire demeure modérée, à 1,2 %. Les prix des produits manufacturés reculent encore de 0,6 %. Les services, eux, progressent de 2 %, un rythme qui reste contenu. Autrement dit, la France connaît bien une poussée inflationniste, mais pas encore une inflation généralisée.
C’est une différence essentielle. Une hausse du pétrole peut provoquer un choc ponctuel sur l’indice des prix. Elle devient beaucoup plus dangereuse lorsqu’elle se transmet aux salaires, aux loyers, aux services, aux biens industriels, puis aux anticipations des ménages et des entreprises. C’est là que naît une spirale inflationniste. Pour l’instant, l’économie française n’en est pas là. Le risque existe, naturellement, mais les chiffres disponibles indiquent plutôt un choc concentré sur l’énergie.
Sylvain Bersinger invite d’ailleurs à replacer l’épisode actuel dans une perspective historique. La comparaison avec les années 1970 est tentante, parce que l’on parle encore de pétrole et de tensions géopolitiques. Mais elle doit être maniée avec prudence. Entre 1973 et 1979, le prix du pétrole, corrigé de l’inflation, avait été multiplié par cinq. À l’époque, la France était beaucoup plus dépendante du pétrole qu’aujourd’hui. L’industrie, les transports, le chauffage, l’organisation même de l’économie reposaient davantage sur l’or noir. L’inflation avait alors dépassé 10 %, entraînant une longue période de déséquilibres économiques.
La situation actuelle n’a pas, pour l’instant, cette ampleur. Le prix du baril est passé d’environ 70 à 110 dollars avant de se stabiliser autour de 100 dollars. C’est un choc réel, mais il n’a rien à voir avec l’envolée des années 1970. L’économie française est aussi moins intensive en pétrole, même si elle reste vulnérable aux variations des prix de l’énergie.
La comparaison avec 2022 appelle la même prudence. Cette année-là, l’Europe avait subi un choc beaucoup plus large, lié à la guerre en Ukraine. Le prix du gaz avait été multiplié par dix, avec un effet très fort sur l’électricité. Le pétrole était également monté à des niveaux élevés. À cela s’était ajoutée la flambée des prix des céréales, l’Ukraine étant un acteur majeur des marchés agricoles mondiaux. Sans les boucliers tarifaires, la hausse des prix aurait été encore plus brutale pour les ménages et les entreprises.
En 2026, le choc est plus ciblé. Il vient principalement du pétrole. C’est pourquoi la situation doit être surveillée, mais sans céder à l’alarmisme. Le scénario central reste celui d’une inflation en hausse, mais contenue, tant que les prix de l’énergie ne provoquent pas d’effets de second tour. Ces effets de second tour sont le point de vigilance majeur : ils apparaissent lorsque les entreprises répercutent durablement leurs coûts dans les prix, puis lorsque les salariés demandent des hausses de rémunération pour compenser la perte de pouvoir d’achat. Ce mécanisme peut installer l’inflation dans la durée.
Pour la Banque centrale européenne, cette évolution complique évidemment la lecture du cycle monétaire. Une inflation à 2,4 % reste proche de la zone de vigilance, mais elle ne justifie pas nécessairement un durcissement brutal si elle provient surtout de l’énergie. Une banque centrale ne peut pas produire du pétrole, ni débloquer un détroit stratégique. En revanche, elle doit empêcher que le choc importé ne se transforme en inflation domestique persistante. Toute la difficulté est là : ne pas casser inutilement l’activité, tout en maintenant la crédibilité de la lutte contre l’inflation.
Pour les entreprises, le message est différent selon les secteurs. Les transporteurs, les industriels énergivores, les acteurs de la distribution et les entreprises dépendantes de longues chaînes logistiques seront les plus exposés. Les services et les secteurs moins consommateurs d’énergie devraient être plus protégés, du moins à court terme. Mais si le pétrole reste durablement cher, le coût finira par se diffuser plus largement.
Pour les ménages, la hausse est d’abord visible dans les dépenses quotidiennes. Le carburant est un prix psychologique. Il pèse particulièrement sur les foyers périurbains et ruraux, pour lesquels la voiture n’est pas un luxe mais une nécessité. C’est souvent par là que l’inflation devient politiquement sensible. L’histoire économique française l’a montré à plusieurs reprises : l’énergie est rarement un simple poste statistique. Elle touche au pouvoir d’achat, à la mobilité, au travail et au sentiment d’équité territoriale.
La suite dépendra donc largement de la durée des tensions au Moyen-Orient et de l’évolution du marché pétrolier. Si le Brent se stabilise ou reflue, l’inflation pourrait rester sous contrôle. Si, en revanche, le baril repart fortement à la hausse, la pression sur les prix pourrait se prolonger et devenir plus difficile à contenir.
Le diagnostic de Bersingéco est finalement assez clair : l’inflation remonte, mais elle ne dérape pas. Le choc est sérieux, parce qu’il touche l’énergie, matière première vitale pour l’économie. Il est toutefois d’une ampleur plus limitée que les grands épisodes inflationnistes des années 1970 ou de 2022. Nous ne sommes pas dans une crise des prix généralisée. Nous sommes dans une alerte pétrolière, dont les effets restent, pour l’heure, circonscrits.
C’est peut-être le point le plus important à retenir. L’inflation de 2026 devra être surveillée avec rigueur, mais sans confusion historique. Tous les chocs pétroliers ne se valent pas. Celui-ci pèse déjà sur les chiffres, mais il n’a pas encore contaminé l’ensemble de l’économie française. La frontière entre incident inflationniste et emballement durable se jouera dans les prochains mois.


