La féminisation des métiers d’ingénieurs reste l’un des grands chantiers de l’enseignement supérieur français. Le concours Ingénieuses, organisé par la CDEFI, la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs, en a rappelé l’importance lors de sa 16e cérémonie de remise des prix, organisée à Paris sous le Haut patronage du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace.
Cette édition 2026 a distingué cinq écoles d’ingénieurs, deux étudiantes et trois femmes ingénieures pour leurs initiatives et leurs parcours. L’objectif est toujours le même : rendre plus visibles les femmes dans les sciences, l’industrie, le numérique et la technologie, à un moment où la France a besoin de compétences nombreuses pour réussir sa transition énergétique, sa réindustrialisation et son adaptation aux nouveaux usages de l’intelligence artificielle.
Il faut le dire simplement : la question de la mixité dans les écoles d’ingénieurs n’est plus seulement un sujet d’égalité. Elle est devenue un sujet de compétitivité. Le pays forme encore trop peu de femmes dans des secteurs qui vont pourtant structurer l’économie des prochaines décennies : énergie, électronique, cybersécurité, robotique, génie industriel, données, santé, transports, environnement. L’ingénieur d’aujourd’hui n’est plus seulement celui qui dessine des machines ou pilote des chaînes de production. Il intervient au cœur des grands choix technologiques et industriels.
C’est ce message qu’a porté Emmanuel Duflos, président de la CDEFI, devant la centaine de participants réunis pour la cérémonie. « La diversité des projets et parcours reçu cette année dit quelque chose de l’ingénierie de demain : une ingénierie ouverte, internationale, ancrée dans le réel, capable de rassembler des expériences multiples au service de l’innovation et de l’intérêt général », a-t-il souligné.
Cette formule résume l’enjeu. L’ingénierie de demain ne pourra pas rester enfermée dans les représentations anciennes. Longtemps, les écoles d’ingénieurs ont été associées à un univers très masculin, hérité à la fois des grands corps techniques de l’État, de l’industrie lourde et de la culture scientifique classique. Cette histoire a produit de très grandes réussites françaises, des ponts et chaussées à l’aéronautique, du nucléaire au ferroviaire. Mais elle a aussi laissé s’installer des réflexes d’orientation qui ont longtemps tenu les jeunes filles à distance de ces formations.
Le concours Ingénieuses cherche précisément à casser ces représentations. Il met en avant des projets d’écoles, mais aussi des étudiantes et des ingénieures déjà engagées dans la vie professionnelle. Car pour convaincre une lycéenne de s’orienter vers les sciences, il ne suffit pas de lui dire que ces métiers recrutent. Il faut aussi lui montrer des modèles, des parcours, des femmes qui exercent déjà ces responsabilités.
Parmi les écoles récompensées, ESIEE Paris a reçu le prix de la mobilisation pour son projet « Et si Ingénieur s’Écrivait avec un E ». L’ENM a obtenu le prix de l’engagement étudiant pour « Un avenir ensoleillé et respectueux ». 3iL Ingénieurs a été distinguée par le prix du projet le plus original pour « 3iElles – Ingénieures ». Centrale Nantes a reçu le prix spécial du jury pour son projet « Ingénierie : pour un avenir au féminin ». L’ISEP a remporté le prix lycéen avec son « Hackathon IA, Mixité & Inclusion ».
Le palmarès montre la diversité des approches : sensibilisation des lycéens, mise en valeur des parcours féminins, mobilisation des étudiants, inclusion dans le numérique, réflexion sur l’intelligence artificielle. Autrement dit, les écoles ne se contentent plus de constater le déficit de candidates. Elles cherchent à intervenir plus tôt, dès les années d’orientation, là où beaucoup de choix se forment déjà.
Deux élèves-ingénieures ont également été distinguées. Tayina Daou, élève en performance industrielle à CESI, a reçu le prix de l’élève-ingénieure France. Ghita Berrada, élève en énergie électrique et industries numériques à l’ENSAM Rabat, a reçu le prix de l’élève-ingénieure Afrique du Nord. Cette ouverture au-delà du seul cadre hexagonal rappelle que la question de la féminisation des sciences dépasse largement les frontières françaises.
Trois femmes ingénieures ont aussi été récompensées pour leurs parcours professionnels. Aude Lemar-Verrier, diplômée de Grenoble INP – Ensimag et aujourd’hui Product team manager et Product owner chez Antidot, a reçu le prix de la femme ingénieure. Judith Sasportes, diplômée de CY Tech et fondatrice des Éditions Optimist, a été distinguée comme femme ingénieure junior. Corinne Tognetty, diplômée de l’INSA Toulouse et actuellement Head of DTIT Excellence Office chez STMicroelectronics France, a obtenu le prix de la femme du numérique.
Ces distinctions ont leur importance parce qu’elles rendent visible la pluralité des métiers. Une ingénieure peut travailler dans l’industrie, dans le logiciel, dans l’édition, dans les semi-conducteurs, dans l’énergie ou dans la transformation numérique des entreprises. Le mot « ingénieur » recouvre aujourd’hui un champ bien plus vaste que l’image traditionnelle de l’usine ou du laboratoire.
La CDEFI rappelle ainsi, à travers cette opération, que la France ne pourra pas relever ses grands défis technologiques avec un vivier de talents trop étroit. Les besoins en ingénieurs restent élevés, notamment dans les secteurs liés à la réindustrialisation, à la décarbonation, à l’intelligence artificielle, à l’électronique et aux infrastructures. Dans ce contexte, se priver d’une partie des vocations féminines serait une erreur économique autant qu’un échec culturel.
Le sujet commence dès l’école. Les choix d’orientation se construisent très tôt, souvent avant même le lycée. Les stéréotypes sur les mathématiques, l’informatique ou les métiers techniques continuent de peser. Beaucoup de jeunes filles réussissent dans les disciplines scientifiques, mais ne se projettent pas toujours vers les carrières d’ingénieures. C’est là que les initiatives récompensées par Ingénieuses prennent tout leur sens : elles cherchent à rendre ces parcours plus visibles, plus accessibles, plus concrets.
La CDEFI, fondée en 1976, rassemble les directeurs et directrices des écoles françaises d’ingénieurs accréditées par la Commission des titres d’ingénieur. Elle travaille sur la formation, la recherche, l’innovation et la promotion du modèle français d’ingénieur, en France comme à l’international. Avec Ingénieuses, elle place aussi la question de la mixité au cœur de cette mission.
L’édition 2026 ne règle évidemment pas, à elle seule, le problème de la sous-représentation féminine dans les filières scientifiques et technologiques. Mais elle indique une direction. Pour attirer davantage de femmes vers l’ingénierie, il faut des actions concrètes, des modèles identifiables, des écoles mobilisées et des entreprises capables de valoriser ces parcours.


