Une note de la Fondation Jean-Jaurès avance une thèse dérangeante : l’isolement social ne serait plus un simple effet secondaire de la vie numérique, mais une ressource activement entretenue par un pan entier de l’économie de la tech.
La Fondation Jean-Jaurès n’est pas le premier think tank qu’on associe aux vertus du marché. C’est pourtant avec un vocabulaire très classique en économie – externalité, défaillance de marché, rente – que son expert associé Paul Klotz, haut fonctionnaire et auteur de Contre la brutalisation de nos existences (Flammarion, 2026), vient de décrire un phénomène qui mérite l’attention de tout lecteur : la solitude comme nouvelle matière première de l’économie numérique.
Les chiffres posent le décor. En 2025, 11 % des Français vivaient en situation de solitude objective – une absence durable de liens sociaux réels – et 24 % déclaraient une solitude subjective, ce sentiment d’esseulement qui n’implique pas nécessairement l’isolement physique. Le phénomène frappe d’abord les plus jeunes : en 2026, 37 % des moins de 25 ans et 36 % des 25-39 ans disent se sentir seuls. Une génération biberonnée aux écrans découvre que la connexion permanente ne protège pas de la solitude — elle pourrait même l’aggraver.
L’attention, puis la solitude : une filiation économique
Le raisonnement de Klotz s’inscrit dans une généalogie intellectuelle bien identifiée. Depuis les travaux du prix Nobel Herbert Simon sur l’« économie de l’attention » dans les années 1970, on sait que dans un monde saturé d’informations, la ressource rare n’est plus le contenu mais le temps de cerveau disponible. Les plateformes ont bâti là-dessus un modèle d’affaires entier, popularisé plus tard sous le nom de « capitalisme de surveillance » par l’universitaire Shoshana Zuboff.
Klotz ajoute une pièce au puzzle : l’isolement social n’est pas seulement une conséquence collatérale de ce système, il en devient un intrant recherché. Un utilisateur sans attaches sociales fortes passe mécaniquement plus de temps en ligne, où il trouve un substitut à la sociabilité qui lui manque. Trois mécanismes s’enchaînent selon la note : l’isolement allonge la durée d’exploitation de l’attention, augmente le rendement de chaque interaction, et élargit le catalogue des services vendables pour combler le vide relationnel.
Les compagnons IA, ou la solitude monétisée jusqu’au bout
L’étape la plus commentée du rapport concerne les compagnons conversationnels — les Replika, Character.AI et autres applications qui proposent une relation affective simulée. Pour Klotz, ils ne captent plus seulement l’attention : ils se substituent directement à la relation humaine, amicale ou amoureuse, en s’appuyant sur la collecte de données affectives toujours plus fines pour resserrer l’emprise sur l’utilisateur. Le modèle économique de l’attention devient ainsi, littéralement, un modèle économique de l’affect.
Tocqueville et Arendt, deux alertes que les libéraux connaissent bien
Klotz mobilise pour sa démonstration Hannah Arendt, qui voyait dans l’atomisation sociale un terreau des régimes totalitaires sans jamais, précise le rapport, établir d’équivalence mécanique entre capitalisme numérique et totalitarisme. Il aurait pu tout aussi bien convoquer un auteur plus familier au lectorat libéral : Alexis de Tocqueville, qui redoutait déjà, dans la démocratie en Amérique, qu’un individualisme croissant ne dissolve les corps intermédiaires et n’isole chaque citoyen dans « le petit cercle de sa famille et de ses amis ». Deux siècles plus tard, ce cercle se réduit parfois à un écran.
Quatre propositions, et une vraie question libérale
Le rapport avance quatre pistes : inverser la charge de la preuve pour tout nouveau service relevant de l’économie de l’attention, imposer un moratoire sur l’usage des agents conversationnels par les moins de 16 ans, créer un service public du bénévolat pour recréer du lien, et ériger la protection du capital émotionnel et cognitif des citoyens en intérêt national.
La proposition de moratoire n’a rien d’isolé sur la scène internationale : l’Australie a ouvert la voie fin 2025 en interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, provoquant un débat que plusieurs pays européens observent de près. Klotz s’inscrit donc dans un mouvement réglementaire déjà amorcé ailleurs, ce qui donne du poids à sa proposition — sans pour autant trancher la question de son efficacité réelle ni de sa compatibilité avec les libertés individuelles, chères aux lecteurs de ce journal.
Le diagnostic — une externalité négative non compensée, dont les profits sont privatisés et les coûts sanitaires et sociaux mutualisés — est difficilement contestable, et recoupe une intuition libérale classique sur les défaillances de marché. La discussion s’ouvre plutôt sur le remède : moratoire réglementaire et nouveau service public d’un côté, ou portabilité des données, transparence algorithmique et responsabilisation par la concurrence de l’autre. Entre ces deux logiques, le débat ne fait que commencer mais la note de Paul Klotz a le mérite de poser clairement les termes d’un problème que ni la gauche ni la droite ne peuvent plus se permettre d’ignorer.

