Cigarettes : quand le marché parallèle devient majoritaire en France

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Selon le dernier rapport KPMG cité par Philip Morris France, 53,6 % des cigarettes consommées en France en 2025 ne proviendraient plus du réseau légal des buralistes. Autrement dit, plus d’une cigarette sur deux échapperait désormais au circuit national de distribution, c’est-à-dire à la fiscalité, au contrôle de l’âge, à la traçabilité et au commerce de proximité.

Le volume est considérable : 26,54 milliards de cigarettes auraient été achetées en dehors du réseau français des buralistes. Le manque à gagner fiscal est évalué à 10,4 milliards d’euros pour l’État. Ce chiffre agrège toutefois deux réalités qu’il faut distinguer. Il y a, d’un côté, les achats transfrontaliers réalisés légalement par des consommateurs français dans les pays voisins, dans les limites autorisées. Il y a, de l’autre, le marché illicite proprement dit : contrebande, contrefaçon et circuits criminels.

C’est ce second volet qui inquiète le plus. D’après le rapport KPMG cité par Philip Morris France, près de 21 milliards de cigarettes illicites auraient été consommées en France en 2025, en hausse de 9 % sur un an. Le pays concentrerait à lui seul près de 40 % des volumes illicites observés dans les 38 pays européens étudiés. La France, longtemps pays de forte fiscalité tabac, devient ainsi l’un des grands laboratoires européens du marché parallèle.

Cette évolution intervient alors que les ventes légales poursuivent leur recul. L’Observatoire français des drogues et des tendances addictives indique que les volumes de tabac vendus chez les buralistes ont diminué de 8,2 % en 2025 par rapport à 2024, et de 8,7 % pour les seules cigarettes. Une partie de cette baisse traduit bien une diminution du tabagisme, notamment chez les jeunes. Mais le décrochage du réseau légal ne peut plus être lu uniquement comme une victoire sanitaire. Il révèle aussi un déplacement d’une partie de la consommation vers des circuits moins visibles.

La contrefaçon constitue désormais le point le plus sensible. Selon les données avancées par Philip Morris France, près d’une cigarette sur cinq consommée en France serait contrefaite, soit environ 10 milliards d’unités. C’est un changement de nature. La contrebande traditionnelle faisait entrer des produits authentiques par des voies illégales ; la contrefaçon, elle, substitue au produit réglementé un produit fabriqué hors contrôle, souvent dans des ateliers clandestins, avec des risques sanitaires et fiscaux aggravés.

Le phénomène rappelle une vieille leçon d’économie publique : lorsque l’écart de prix devient trop important entre le marché officiel et le marché parallèle, la fiscalité cesse d’être seulement un instrument de santé publique pour devenir, aussi, une incitation à l’arbitrage clandestin. Ce fut vrai pour l’alcool dans l’Amérique de la Prohibition, pour certains carburants aux frontières, et cela se vérifie aujourd’hui dans le tabac. La hausse des taxes a contribué à réduire la consommation légale, mais elle a aussi nourri un puissant appel d’air pour les trafics.

Les canaux de vente ont, eux aussi, changé d’échelle. Aux achats frontaliers et aux ventes de rue s’ajoutent désormais les réseaux sociaux, certaines épiceries de nuit, des messageries privées et des circuits de livraison plus souples. L’illicite n’est plus seulement une affaire de valises ou de coffres de voiture. Il devient un commerce de proximité parallèle, accessible, discret, parfois banalisé auprès de publics jeunes.

Xavier Puech, président de Philip Morris France, y voit le signe d’une politique publique incomplète : « Les efforts déployés pour accompagner les fumeurs à sortir de la cigarette se heurtent à une réalité : la montée en puissance de circuits parallèles, structurés, agiles et difficiles à contrôler. » Il plaide pour une approche combinant contrôles renforcés, sanctions plus dissuasives, lutte contre les ventes en ligne et meilleure prise en compte des alternatives sans combustion.

Le débat est évidemment sensible, car il émane d’un industriel du tabac, dont les intérêts doivent être rappelés. Mais les chiffres disponibles posent une vraie question de politique économique. Si plus de 40 % des cigarettes consommées sont illicites, l’État perd sur trois tableaux : il affaiblit son rendement fiscal, fragilise les buralistes et laisse prospérer des réseaux criminels dont les produits échappent aux contrôles ordinaires.

Le projet de loi RIPOST, présenté par le ministère de l’Intérieur en mars 2026, entend renforcer l’arsenal contre plusieurs phénomènes de délinquance du quotidien, notamment les rodéos, les mortiers d’artifice, le protoxyde d’azote et les stupéfiants. Mais la question du tabac illicite n’y apparaît pas, à ce stade, comme un axe autonome. C’est pourtant un marché massif, fiscalement coûteux et territorialement installé.

Le sujet dépasse donc la seule filière tabac. Il touche à la capacité de l’État à tenir sa frontière fiscale, à protéger le commerce légal et à éviter que des politiques de santé publique ne produisent, par effet de bord, un marché noir de masse. À ce niveau de diffusion, la cigarette illicite n’est plus une anomalie statistique. Elle devient un symptôme économique.

Sources : rapport KPMG 2025 sur le marché illicite de la cigarette en Europe, cité par Philip Morris France ; déclaration de Xavier Puech, président de Philip Morris France ; Observatoire français des drogues et des tendances addictives, “Tabagisme et arrêt du tabac en 2025”, publié le 27 mai 2026 ; ministère de l’Intérieur, présentation du projet de loi RIPOST, 25 mars 2026.

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