La France est plus capitaliste qu’elle ne le croit

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La France figure au 21ᵉ rang des 161 pays étudiés dans le classement présenté par les concepteurs du Global Capitalism Index. Au-delà de cette place, les travaux de l’Université de Virginie invitent à sortir d’une opposition sommaire entre État et marché. Une économie capitaliste se juge aussi à sa capacité à laisser entrer de nouveaux concurrents, à financer les entreprises et à protéger la propriété.

En France, le capitalisme a mauvaise presse et beaucoup de pratiquants. On s’en méfie dans les discours, on compte sur lui pour investir, créer des emplois et financer les retraites. Le Global Capitalism Index, élaboré par des chercheurs de la Darden School of Business et du Karsh Institute of Democracy de l’Université de Virginie, apporte quelques éléments utiles à cette conversation nationale. Dans le classement présenté dans leur communiqué d’octobre, la France obtient 85,2 points sur 100 et se situe au 21ᵉ rang sur 161 pays. Une position qui cadre assez mal avec le portrait d’une économie ayant entièrement renoncé au marché. Encore faut-il savoir ce que l’on mesure. « Si vous demandez à quelqu’un ce qu’est le capitalisme, les réponses seront toutes différentes, ce qui rend difficile toute discussion sur sa validité ou sa valeur », observe Scott Miller, professeur à la Darden School et auteur principal du projet. Certains pensent à la Bourse, d’autres aux grandes fortunes, d’autres encore à la liberté d’entreprendre. Les chercheurs ont choisi d’examiner les institutions et les conditions concrètes qui permettent aux marchés de fonctionner.

L’indice repose sur huit dimensions : droits de propriété, politiques favorables au marché, ouverture du marché du travail, concurrence, développement des marchés de capitaux, solidité bancaire, création d’entreprises et libre circulation des biens et des capitaux. Cette diversité compte. Un pays peut disposer de banques puissantes tout en finançant mal ses nouveaux entrepreneurs. Il peut accueillir les capitaux étrangers et laisser prospérer des situations de rente. La présence d’entreprises privées ne dit pas tout de la liberté économique.

Les auteurs récusent ainsi l’idée selon laquelle le capitalisme progresserait mécaniquement chaque fois que l’État recule. Ils prennent également en compte les entraves venues des acteurs privés. Un marché verrouillé par quelques entreprises établies offre peu de liberté à celui qui souhaite s’y installer. Protéger les contrats, assurer une justice efficace et maintenir les conditions de la concurrence constituent, dans leur approche, des fonctions publiques nécessaires au fonctionnement du marché. Le débat porte donc sur ce que fait l’État et sur les effets de son action.

La leçon nordique

La bonne position des pays nordiques dans le classement dérange une autre habitude intellectuelle : confondre protection sociale et hostilité au capitalisme. Les résultats présentés montrent que des systèmes sociaux généreux peuvent coexister avec des conditions favorables à l’activité privée. Cela ne signifie pas que tous les prélèvements seraient indolores, ni que toute dépense publique serait utile. Cela oblige simplement à regarder comment une économie produit ses richesses, et pas seulement comment elle les redistribue.

La France est rattachée à la famille du « capitalisme commercial », caractérisée par l’importance des échanges, de la circulation des capitaux et des droits de propriété. Ce profil rappelle une réalité parfois oubliée dans nos controverses : l’économie française participe pleinement aux marchés internationaux. Son classement ne tranche cependant aucune des discussions sur la fiscalité, la bureaucratie ou la qualité de la dépense publique. Une note globale ne vaut pas validation de chaque politique nationale. Elle permet de situer un ensemble d’institutions, avec leurs forces et leurs insuffisances.

L’un des apports de l’étude est précisément de distinguer plusieurs formes de capitalisme. Le modèle entrepreneurial met l’accent sur la création d’entreprises ; le modèle d’entreprise s’appuie davantage sur ses structures financières ; le modèle institutionnel présente des forces dans l’économie réelle, mais des faiblesses financières. Deux pays proches au classement peuvent donc proposer des conditions très différentes à une PME qui cherche à grandir ou à un industriel qui envisage une implantation. « Pour chaque pays, l’indice permet d’identifier beaucoup plus facilement les conditions favorables au capitalisme et celles qui le sont moins », explique Scott Miller.

Le cas chinois illustre cette nécessité de regarder les détails. Le chercheur y relève « des conditions particulièrement favorables à la création d’entreprises, mais une circulation de plus en plus restreinte des biens et des capitaux ». Le dynamisme entrepreneurial ne garantit donc pas toutes les libertés économiques. Pour une entreprise, pouvoir démarrer une activité, accéder au crédit, affronter ses concurrents et disposer librement de ses capitaux sont des questions distinctes. Les réunir sous une même étiquette peut masquer l’essentiel.

La concurrence comme critère

Un indice reste une construction : le choix des indicateurs et leur assemblage appellent la discussion. Il ne mesure ni le bonheur d’une société ni le rendement futur de sa Bourse. Son intérêt est ailleurs. Il incite à examiner les mécanismes économiques avec davantage de précision, au lieu de distribuer les brevets de libéralisme au volume des discours. Pour la France, la question utile devient alors très concrète : les règles permettent-elles à de nouveaux acteurs de venir contester les positions acquises ? Une économie peut défendre la propriété et rester trop fermée aux nouveaux venus.

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